Quand les dessinateurs se font reporters

«Un journaliste va écrire dans un article: Les rues de Gaza sont très boueuses. Mais combien de fois peut-il l’écrire ? Alors que moi, je peux les montrer en permanence à l’arrière-plan, et elles collent à l’esprit du lecteur comme elles ont collé à mes chaussures.» - Joe Sacco

Jusqu’au 26 novembre, une exposition gratuite présente au Forum Meyrin des planches d’auteurs de bande-dessinée qu’on pourrait croire atypiques. Engagés, ils ont fait de leur art un vecteur pour transcrire leurs reportages, donnant naissance à un genre nouveau, le BD-journalisme. L’occasion de revenir sur une façon de faire de la BD, aujourd’hui consacrée.

Selon ses scrutateurs, le BD-journalisme naît il y a une vingtaine d’années aux Etats-Unis, sous la plume d’auteurs qui en sont aujourd’hui encore les maîtres. En première ligne, l’américano-maltais Joe Sacco, dont le reportage « Palestine » paraît en 1993 et provoque un séisme aussi bien dans le monde de la bande-dessinée que du journalisme. Un second tome, centré sur Gaza, vient compléter ce premier essai réussi et est suivi de nombreux reportages sur la guerre de Bosnie. Son dernier essai sur sa patrie d’origine, Malte, qui a été publié en feuilleton par Courrier International durant l’été 2010, sortira courant 2012.

En second parrain anglophone du genre, on peut citer Art Spiegelman, dont le « Maus », récit en deux tomes sur l’enfer des camps tel que vécu et raconté par son père, lui vaudra le Prix Pulitzer en 1992. L’auteur s’est distingué à nouveau dans le monde des « graphic novels » en 2002 et en 2003, en publiant dans divers journaux européens – aucun journal américain n’avait alors accepté ses planches – « A l’ombre des deux tours », qui relate son expérience du 11 septembre 2001.

Dans le monde de la bande-dessinée francophone, le BD-journalisme a aussi consacré ses héros. En bonne place au panthéon, on retrouve « Le Photographe », de Guibert, Lemercier et Lefèvre, qui relate en trois tomes l’expérience vécue par Lefèvre, photographe en mission en Afghanistan avec Médecins sans frontières. Du côté des auteures, on cite l’incontournable Marjane Satrapi, dont le « Persépolis », s’éleva au rang de phénomène de société : plus de 400’000 exemplaires vendus en France, plus d’un million et demi dans près de 20 pays. Un succès qui valut à son œuvre d’être adaptée au cinéma et de remporter ex-aequo le Grand Prix du Jury à Cannes en 2007. Guy Delisle, dessinateur canadien, dépeint quant à lui les réalités de l’animation contemporaine : des dessins et des scénarios élaborés eu Europe ou en Amérique du Nord pour une mise en images réalisée dans des contrées aux salaires dérisoires. En résulte une plongée dans les réalités hallucinantes et hallucinées des pays dans lesquels les ateliers sont situés : la Corée du Nord, la Birmanie ou Shenzen, ville industrielle chinoise, émanation – selon l’auteur- de l’enfer de Dante.

Mais pourquoi une telle popularité ? Car nombreux sont les auteurs qui évoluent aux côtés de ces pontes et qui produisent eux aussi des reportages d’une qualité visuelle autant que journalistique remarquable, couronnés de succès populaire. Sont communément cités la sincérité du genre, son détail, sa qualité descriptive, qui, en associant le texte à l’image, va plus loin que la photo ou le verbe seuls. Moins statique qu’un cliché, dont l’instantanéité doit décrire l’ensemble, le dessin permet de relater l’action étape par étape, dans toute sa complexité et avec précision.

Face à la vidéo, le BD-reportage aurait pour avantage une relative lenteur, permettant au lecteur de laisser se dérouler l’histoire au tempo désiré, de se départir de la vitesse parfois insensée des images des reportages filmés. Au-delà de ces considérations somme toute plutôt techniques, reste l’essentiel : l’auteur et son point de vue. Sublimation du journalisme Gonzo, le bédéiste-journaliste relate son opinion, ses émotions, sans se cacher. A cette subjectivité assumée, il emprunte au « Nouveau Journalisme » la minutie dans l’enquête, la véracité des faits rapportés, mais troque le style littéraire si cher à Truman Capote pour le dessin. Engagé, il suscite cette indignation aujourd’hui tant à la mode, catapultant son œuvre dans l’orbite des pamphlets militants, en transcendant la pseudo-objectivité du journalisme de presse lambda.

Le BD-reportage dépasse alors le statut de médium informatif seul pour atteindre celui de déclencheur. Chapatte, dessinateur de presse Suisse et auteur de nombreux reportages BD, démontre le pouvoir de la bande-dessinée comme possible vecteur de paix et de dialogue. S’il s’attelle ici à un registre différent, celui des dessinateurs entre eux, la visée reste la même : la bande-dessinée peut changer le monde.

Après y avoir fait de timides débuts, le BD-journalisme s’est installé dans le paysage médiatique, en acquérant la reconnaissance de ses pairs journalistes aux côtés desquels il apparaît de plus en plus souvent. On citera en vrac XXI, Rue89, mais aussi Le Monde Diplomatique ou Courrier International, qui publient ou mandatent des reportages BD de  façon plus ou moins régulière. France Info consacre chaque année la meilleure bande dessinée d’actualité et de reportage depuis maintenant 17 ans. Hybride, le genre a aussi trouvé sa place dans les hautes sphères des accros de la phylactère, en témoignent la présence de « War Songs » d’Yvan Brun ou encore de « Gaza 1956 » de Joe Sacco (encore lui) dans la sélection officielle d’Angoulême cette année. Le festival a d’ailleurs décerné son Grand Prix à Art Spiegelman, qui reviendra l’an prochain en tant que président du jury.


Loin de rester confiné à la politique, l’actualité ou à l’enquête historique, le reportage BD touche à tous les domaines. En témoignent les deux opus de « Trois premiers morceaux sans flash », pour lesquels Luz, dessinateur connu pour ses dépictions hilarantes de Sarkozy dans Charlie Hebdo s’est allié à son amie photographe suisse Stefmel pour livrer des « photocroquis de live », qui mêlent dessins, photos et commentaires. Leurs albums de reportage musical auto-édités dépeignent non moins de vingt concerts différents par bouquin, avec, entre autres, Antony and the Johnsons, Peter Doherty, Oasis, Sonic Youth, R.E.M, Suicide, the Yeah Yeah Yeahs ou encore Iggy Pop. Plus près de Pitchfork ou des Inrocks que de  « l’enfer des concerts » de Zep, les compères livrent des critiques musicales qu’on pourrait croire émanations de leurs journaux intimes.

Autre exemple, cette plongée dans le monde de la viticulture que nous propose l’auteur Etienne Davodeau avec « Les ignorants », qui relate les regards croisés d’un auteur de bande-dessinée et d’un vigneron sur leurs passions respectives, l’un en passant un an dans les vignes, l’autre en découvrant le monde de la bande-dessinée. Une parenthèse sociale touchante et originale, qui dépeint avec justesse la beauté du quotidien et la singularité de ces bulles sociétales qui ne se touchent pas mais néanmoins coexistent.

Le BD-journalisme paraît être promis à un avenir radieux. Seuls ses détracteurs n’ont pas eu ici voix au chapitre. Ce n’est pourtant pas faute de les avoir cherchés. Peut-être râlent-ils dans le désert. En attendant de les débusquer, quelques pépites à se mettre sous la dent, car il n’y pas que Joe Sacco et Art Spiegelman dans la vie.

Un reportage sur le nucléaire, mandaté par Rue89 et réalisé peu avant l’accident de Marcoule.

Une chronique sur la lutte d’ouvriers belges contre la fermeture de leur usine, avec des dessins réalisés par l’un des ouvriers lui-même, car « étant donné que toute entrée de matériel extérieur est proscrit, il ne me reste que l’inoffensif Bic fourni par l’employeur pour immortaliser les faits. »

L’enquête de Mathieu Sapin au sein de la rédaction de Libération, déjà sortie en album mais dont on peut trouver des fragments sur son blog.

Par Sara Dutch

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4 réponses à Quand les dessinateurs se font reporters

  1. Pour info, avec quelques amis auteurs de BD et écrivains, nous travaillons actuellement sur la mise en route d’un magazine numérique trimestriel de reportages en bande dessinée. Si vous désirez plus d’infos, c’est par ici :

    Merci

  2. Porcène Marie-Laure dit :

    SUPERRRR !!

  3. L’exposition « BD Journalisme: quand les dessinateurs se font reporters » est prolongée du 15 mars au 13 mai à la Maison du Dessin de Presse à Morges (Suisse).

    Le vernissage a lieu le jeudi 15 mars dès 18h en présence de Patrick Chappatte, Florent Chavouet et Mathieu Sapin.

  4. nulyil dit :

    Super intéressant comme article (je viens seulement de le découvrir avec beaucoup de retard). merci beaucoup

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