Un avion vole très bas sur un long champ de blé. On se croirait en Russie, mais nous sommes en France. Il n’en finit pas d’atterrir. Est-ce que ce champ est si long que ça ? Une moissonneuse-batteuse, une dizaine de travailleurs tous en salopette rouge. Le blé coule à flot dans une remorque. Barres d’immeubles en arrière-plan.
Puis une cuisine d’agriculteurs retraités. Papiers peints des années 70, une forêt en impression, souvenirs des belles années, l’aisance économique pour la paysannerie. Une vieux chant français d’après-guerre interprété par une dame âgée émeut les anciens. Une statue de laboureur campe au milieu du village. Nostalgie. Dans la même campagne, des urbains installés rentrent chez eux, longeant des cultures de colza.
Derrière les villas, un alignement de poteaux électriques. L’interview d’un agriculteur. Il est aussi boulanger, à côté de la gestion du domaine. A quand un astronaute-agriculteur? Voici un éleveur de moutons bodybuildé, qui veut des vacances comme tout le monde. Le troupeau bêle à qui mieux-mieux à l’intérieur de l’étable, encadré par la porte donnant sur la campagne vide. Il y a encore quelques vaches, dans un autre champ, dans un autre village. Elles soufflent, se frottent à un arbre, ruminent et ça fait du bien de les savoir en vie. Savent-elles qu’elles sont sur la planète Mars ?

Dominique Marchais pose des questions cruciales : « Quel est votre territoire ? Qu’est-ce que ça veut dire pour vous le mot territoire ? Où habitez-vous et qu’est-ce que vous comprenez du monde que vous habitez ? Quelle incidence avez-vous sur ce monde ? Le monde comme il change… le monde comme il fonctionne. La ville, la campagne, les routes et les maisons, l’eau, les gens : tout cela mis ensemble, ça fait territoire ? »
« A mon avis, le meilleur documentaire jamais réalisé sur cette notion de territoire est un film de 60 heures qui s’appelle The Wire. Tout le monde croit que c’est une série télé et c’est vrai, mais c’est aussi un très grand documentaire (…). Pour vous aider à commencer, je vais, moi aussi, tracer un cercle sur le sol qui délimitera l’espace de travail : ce cercle, c’est le territoire… »
Méthode de travail
Et cela donne Le Temps des grâces. Qu’arrive-t-il lorsque Dominique Marchais entreprend de délimiter son territoire ? On tourne autour. Autour de quoi ? D’une haie. Ah bon ? Et oui, tous en parlent, ingénieur agronome, agriculteur, paysagiste, éleveur, chercheur, racontent leur point de vue sur la disparition de la haie qui bordait les champs et les cultures. Mais encore ? Et bien oui, la haie a presque disparu, l’on a mis des barrières à la place. Et puisque l’on a regroupé les parcelles, agrandi les domaines, acheté des machines, appauvri les sols avec des engrais et des insecticides et qu’il n’y a presque plus de haies, il y a aussi moins d’eau dans les nappes phréatiques, puisque elles contribuaient à ralentir l’infiltration (et donc le stockage). Moins d’eau dans les nappes mais plus de récoltes. Et des petits sujets, nous arrivons aux grands. En cercles.

Dominique Marchais se demande « pourquoi les transformations urbaines ou rurales font souffrir certains tandis que d’autres ne les perçoivent pas. » Et si c’était cela, faire un documentaire, juste faire un film sur ce quelque chose qui dépasse en nous, le petit caillou dans la chaussure. Dominique Marchais est né à la campagne et ses grands-parents étaient agriculteurs. Devenu urbain, il entretient comme nombre d’entre nous une relation occasionnelle à la campagne. Il y va pour marcher et rêver, mais en France, le paysage agricole a beaucoup changé. Il en nourrit un certain chagrin. « Les altérations du paysage, la privatisation des espaces ruraux, la fermeture des chemins m’étaient assez pénibles. Comment accepter qu’une chose que j’ai toujours perçue comme une richesse, un héritage, le fruit d’une élaboration si lente (façonnés par les paysans), puisse être aussi vite saccagée ? » Alors il fait un film, « histoire de faire la part des faits et des fantasmes ».
Et voilà. L’un ne va pas sans l’autre dans Le Temps des grâces. Rythmé comme une partition de musique, le film alterne entre interviews et paysages. Comme une tentative de faire cohabiter notre réalité contemporaine et celle, immuable, de la campagne. En cherchant à convoquer les savoirs, le plus de savoirs possibles, Dominique Marchais résiste contre la nostalgie stérile. Il ouvre le débat et conjugue savoir et poésie.
Aurélie Mertenat

Le film est disponible en DVD chez Capricci Films (contact@capricci.fr)



This is at last a documentary on countryside and agriculture in France, a nostalgia of the golden age of country life which is now in complete change . A questioning on the problems that soil, environment and farmers suffer from.
A worth-seeing documentary well-filmed by Dominique Marchais and well-depicted by Aurélie Mertenat.